Manifeste

Je suis féministe, car je n’ai pas le choix.

Parce qu’une femme est tuée tous les 3 jours par son compagnon, parce que 73 % des tâches ménagères sont encore effectuées par des femmes, parce qu’une femme est 10 fois plus exposée aux injures sexistes, parce qu’une femme risque sa vie en rentrant seule la nuit, parce que je ne veux plus avoir peur. Une femme ne se fait pas violer, elle est violée.

Je suis féministe, car je veux changer la société.

Parce qu’on interdit aux hommes d’exprimer leurs émotions, parce qu’on met la pression aux femmes qui ne veulent pas avoir d’enfant, parce que seules 3 dirigeantes sont au CAC 40, parce qu’on n’offre pas de journal intime aux petits garçons et parce qu’on éduque les femmes à sourire, « avec un sourire, c’est mieux ». Je veux pouvoir affirmer ma puissance avec mon cerveau et non avec mon cul.

Je suis féministe par légitimité.

Parce que je paie autant d’impôts que les hommes mais que je n’ai pas accès aux mêmes droits, parce que l’État finance et subventionne davantage les marchés destinés uniquement aux hommes, parce qu’aucun hôpital n’est équipé correctement pour soigner mon clitoris, parce que le sport féminin n’est pas mis en valeur, parce que les espaces publics sont encore conçus pour les hommes et qu’une femme sur 5 est victime de violences sexuelles au cours de sa carrière professionnelle. Parce que dans le milieu du spectacle vivant, il y a uniquement 9% de directrices, pourtant les femmes représentent 52 % de la société. Je ne veux plus être oubliée par l’État.

Je suis féministe pour mes futurs enfants.

Parce que le sexisme ordinaire commence à la maison, parce qu’il faudra être prête à déconstruire toutes les injonctions sexistes qu’ils ramèneront de l’école, parce que je ne veux pas que ma fille craigne les hommes et que mon fils ait peur qu’on le traite de « fillette ». Je ne veux pas maintenir le dictionnaire du sexe faible et du sexe fort.

Je suis féministe par amour-propre.

Parce que le porno conventionnel massacre le sexe, parce que les diktats du mâle alpha détruisent les hommes, parce que dans le secteur du numérique, 15 % seulement sont des femmes, parce que la publicité nous montre des seins et des culs d’adolescentes de 13 ans pour vendre des bougies parfumées, parce que la domination du capitalisme patriarcal dévaste nos vies. Je ne veux pas continuer à être un sexe à baiser ou à vendre.

Je suis féministe pour l’exemple.

Parce qu’on dit encore « droits de l’homme » pour parler des droits humains, parce qu’encore des femmes restent complices de la dominance masculine, parce qu’encore des hommes pensent qu’avoir un pénis ajoute des neurones dans leur cerveau. Parce que 100% des femmes avouent avoir subi une agression sexuelle dans les trans- ports, parce qu’on entend encore dans la rue : « Tu conduis comme une femme » ou « Pleure pas si tu es un homme. » Je ne veux plus me contenter des restes.

Je suis féministe par obligation.

Parce que nous vivons dans un monde design-é pour les hommes, parce qu’il y a encore des pays où l’avortement est illégal, parce que les enceintes connectées ont 70% plus de chance de comprendre une commande vocale masculine, parce qu’il y a encore des pays où les femmes sont mariées de force pour de l’argent et d’autres pays où elles ne peuvent pas aller à l’école quand elles ont leurs règles. Je ne veux plus vivre à l’époque préhistorique.

Je suis féministe par révérence.

Pour que les femmes ne se soient pas battues pour rien, pour honorer nos arrière-arrière-grands-mères, nos grands-mères, nos mères... Celles qui ont permis qu’aujourd’hui je puisse voter, je puisse travailler, je puisse ouvrir un compte en banque sans avoir à demander à mon mari. Celles qui ont permis que je sois la première génération à pouvoir avorter facilement, celles qui ont permis que je ne me rende même pas compte que tous ces droits sont terriblement fragiles et que nous devons continuer à les défendre.

Je suis féministe, car tout le monde devrait être féministe.

Muter féministe, c’est s’abandonner à de nouveaux codes, c’est déconstruire ce que nous avons appris à être, c’est ouvrir, parfois défoncer, les verrous de nos contradictions. C’est renoncer à une partie de soi-même pour réussir à se réinventer. Quelle féministe devient-on ? Comment accepter nos paradoxes ? Réveiller nos peurs sans lever de nouvelles normes d’auto-oppression. Ce serait maigre de passer d’une prison à une autre. Comme l’explique si bien Roxane Gay, autrice du livre Bad Feminist : la féministe parfaite n’existe pas.

Je suis féministe, car sinon je meurs.

Il n’y a plus de marche arrière possible.

La mue est en cours, l’empouvoirement de mon être est délicieux, la puissance d’être soi est addictive, la volonté de s’écrire soi-même devient inévitable. Je ressens la puissance d’être une Femme libre. Ce sont donc des retrouvailles. Des retrouvailles avec moi-même, mais aussi avec mes sœurs. Un réveil collégial, un voyage collectif, une exploration qui nous donne le goût de la métamorphose individuelle et collective chaque jour.

On ne naît pas féministe, on le devient ensemble.

Julia Pietri